Archives de la catégorie ‘rap’


Bien que déficient visuel, Driss Meroudi maîtrise l’arabe, le français, l’anglais, l’espagnol. Mais c’est d’abord un jeune qui chante sa douleur à travers le langage sans concession du rap. Son seul handicap : le regard des autres… Portrait d’un clairvoyant.

Le rappeur Driss Meroudi.  Photo Yassine TOUMI

 

Le rappeur Driss Meroudi. Photo Yassine TOUMI

À 22 ans, Driss Meroudi a d’ores et déjà un passé. Enfant, il a du mal à se faire des amis à cause de sa déficience visuelle. Plus tard, il se livre à la plus belle des expériences musicales, découvrant la puissance des mots à travers le rap, chose très appréciée par les membres de son entourage. Grâce à eux et au rap, il arrive à exorciser ses peines mais aussi à transmettre un message universel, celui prônant l’égalité entre êtres humains et le dépassement de leurs différences, de leurs handicaps.

«Je suis né dans un bidonville à Hay Mohammadi, où j’ai passé sept années. J’y ai intègré une école consacrée aux déficients visuels. Avec les promesses du ministère de l’Habitat, nos bidonvilles finissent par disparaître, et nous nous  sommes retrouvés dans une maison décente», nous raconte Driss.

Cette joie est assombrie par le peu d’enthousiasme des enfants de son quartier pour ce nouveau venu, malvoyant.

Le rap comme lunettes de vue

Avec son Bac littéraire et ses bonnes connaissances en anglais, le jeune rappeur entame sa dernière année de licence ès lettres anglaises, en vue de l’enseigner plus tard dans une école au Hay Mohammadi. Outre l’apprentissage de cette langue dans un but professionnel conventionnel, il se met à  avoir recours dans ses morceaux qui répandent l’amour et la tolérance.

«L’amour du rap m’est venu en écoutant plusieurs rappeurs de l’époque, marocains inclus», indique-t-il. En 2007, l’enfant prodige pense sérieusement à la création d’un groupe de musique, composé de trois autres de ses amis, dont deux sont déficients visuels. «Nizar Zayd, Zakaria Wadih, Jorgan Hansson, un ami suisse, et moi-même. L’idée de la création du groupe Blind-boyz & G est née en 2007. Nous sommes le premier groupe de déficients visuels dans le monde arabe». Au tout début, les Blind-boyz &G avait un espoir quelque peu excessif. «Le matériel coûtait cher, et face à notre handicap, les gens handicapaient la procédure…», s’irrite Driss.

Heureusement, il trouve refuge auprès d’une association près de chez lui : l’association Kira 13. «C’est ainsi que trois titres ont pu voir le jour : Oum El Mekfouf, Sahara 4 Ever – en anglais, français et arabe –, Untrue Love, Let’s have a Party et Poverty. Nous nous produisons souvent en plein-air, grâce aux organisateurs de la Commune urbaine du Hay Mohammadi, l’association française DIA de l’Initiative urbaine et le réseau des associations de Hay Mohammadi», explique Driss. Les Blid-Boyz & G rencontrent des problèmes financiers, comme la majorité des artistes des quartiers populaires. À cela s’ajoute l’attitude rétive des sponsors potentiels. Malgré tout, «rien ne peut nous arrêter», prévient l’artiste. Si Driss a un message à transmettre, c’est bien celui-ci : «Sur le plan national, nous représentons une communauté marocaine. L’État doit ouvrir l’œil sur notre futur, car nous, nous l’avons déjà fait…», conclut le rappeur.◆


Accusé d’agression et de violence contre un anti-20 février, le rappeur casablancais Mouad Belghaout, alias Lhaqed, a été mis en garde à vue dans la nuit du vendredi dernier. Récit et réactions.

Dès la nuit du vendredi, des manifestations ont été organisées devant le commissariat où le rappeur a été placé, demandant sa libération immédiate. Photos AICPRESS

Vendredi vers 16h00, le rappeur et militant du Mouvement du 20 février, Mouad Belghaout, entend depuis la fenêtre de sa chambre des cris et du brouhaha dans son quartier d’El Oulfa à Casablanca. Quelqu’un profère des insultes à son égard. Il s’agit de Hamouda, alias Taliani, l’un des anti-20 février les plus notoires du pays. «Ce dernier est venu à plusieurs reprises au quartier de Lhaqed insulter publiquement le mouvent contestataire et, en particulier, le jeune rappeur. Ça devenait insupportable», nous confirme un ami de Mouad. Lhaqed descend donc de chez lui pour voir ce qui se passe. «Il y a eu un petit accrochage entre les deux, mais les témoins les ont rapidement séparés, avant même qu’ils en arrivent à se donner des coups», témoigne ce même ami. Une fois séparés, Taliani serait reparti. «Mais, comme par enchantement, une estafette de police s’est rapidement manifesté et s’est arrêtée devant la maison de Lhaqed. Ils ont demandé au rappeur ce qui n’allait pas et ce dernier leur a raconté que Taliani l’avait provoqué», nous raconte notre témoin.

Recherché pour agression et violence

Les forces de l’ordre ont donc invité Lhaqed à se rendre au commissariat pour déposer une plainte contre la personne concernée. Une fois au commissariat, Lhaqed est pris à l’appât : la police l’informe qu’il est recherché pour agression et violence contre Taliani qui est dans le coma, certificat médical à l’appui. Aussitôt, Lhaqed est envoyé en garde à vue au commissariat Dar El Hamra de Hay El Hassani. « Je trouve que c’est un coup spectaculairement monté contre les partisans du 20 févier. La rapidité et la grande efficacité qui ont marqué l’arrestation de Lhaqed sont pour le moins inhabituelle », avoue l’ami du rappeur.

Des jeunes du Mouvement du 20 février ont aussitôt réagi. Ils ont observé, dès la nuit du vendredi, des manifestations devant le commissariat où le rappeur a été placé, demandant sa libération immédiate. Des manifestations qui se sont poursuivies le lendemain samedi. S’il est accusé d’agression et de violence contre Taliani, Lhaqed semble plus payer le prix de ses morceaux de rap, dont les propos anti-gouvernement, d’une rare audace, font le tour de la Toile. De son clip « Khitab » qui parodie ironiquement les discours royaux, à son clip « Klab Dawla » où il traite la police de «lèche-bottes» en passant par « Mgharba 3i9o » invitant les Marocains à se secouer et à faire gaffe aux Fassis «assoiffés d’argent et de pouvoir », Lhaqed a la langue haineuse et gêne beaucoup de personnes anti-20 février.

Pour l’ami de Lhaqed, «tout cela sent le complot . C’est une manière de perturber le programmes des marches du Mouvement du 20 février et de le discréditer».

Mis à part le groupe Facebook : « Pour la libération de Lhaqed » qui compte plus de 1000 membres, les associations des droits de l’Homme et les artistes déplorent une insulte à «la liberté artistique», pourtant garantie dans l’article 25 de la nouvelle Constitution.
«L’audace et les paroles de Lhaqed ne doivent pas le mener en prison, nous affirme Khadija Riadi, présidente de l’AMDH. Au contraire, cette personne a influencé positivement plusieurs militants dans le domaine de l’art et la liberté de la création artistique. C’est une atteinte à l’art et à la culture que d’avoir encore, aujourd’hui, recours à ce genre de méthodes au Maroc ». Plusieurs artistes ont également dénoncé cette «injustice» et ont exprimé sur les réseaux sociaux leur solidarité avec Mouad Belghaout. « Que peut on attendre d’un pays qui met ses artistes en prison ? », s’inquiète Réda Allali, chanteur et guitariste du groupe Hoba Hoba Spirit sur son mur. L’indignation ne fait que commencer.◆