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Les péripéties d’Un film ont tourné au cauchemar. Critiqué fortement puis rapidement retiré des salles de cinéma, ce film aux scènes et au langage osés raconte l’histoire d’un réalisateur en quête de production du film de l’année. Fatym Layachi, comédienne du film, nous explique le mauvais sort qu’a connu ce dernier.

Un film, œuvre controversée pour cause de «<em>scènes osées</em>» et de «<em>mots crus</em>». Ci dessous : la comédienne Fatym Layachi.Un film, œuvre controversée pour cause de «scènes osées» et de «mots crus». Ci dessous : la comédienne Fatym Layachi.

Nombreux parmi ceux qui ont vu Un Film disent ne pas avoir saisi le message du film. Quelle histoire raconte-t-il au juste ?
C’est l’histoire d’un jeune réalisateur qui a envie de faire son premier film et ne sait pas comment s’y prendre. Il cherche le sujet idéal, le scénario parfait. C’est une quête d’inspiration et de créativité. Mais, dans cette quête assez délirante, il entraîne deux personnes avec lui, sa femme et son meilleur ami, qui sont tous les deux comédiens, et les embarque dans son imaginaire. Le film est une production à 100 % marocaine et a été fait un peu «à la cow-boy», sans aucun financement, dans une sorte d’urgence et dans des conditions assez rock’nroll. Mais il a été réalisé avec énormément de sincérité de la part de toute l’équipe. Nous avons cru à ce projet, et nous avons tous accepté de le faire sans aucune contrepartie.

Cinématographiquement parlant, comment jugez-vous la qualité du film ? 
Même si nous avons fait ce film à l’arrache, il a été travaillé avec rigueur : un scénario écrit, des plans bien étudiés… Il y avait forcément peu de moyens techniques mais suffisamment de lumière, un son irréprochable et énormément de professionnalisme.

Un film contient des scènes et un langage assez osés. Quelle est le bien-fondé de la démarche ?
Il n’y a pas d’autre philosophie que celle de la sincérité. Le langage est en effet cru mais jamais gratuit. Je défie quiconque de faire de la poésie ou de parler un langage soutenu dans un bar, là où les propos crus sont par ailleurs tenus… Les mots rudes et le langage frontal, quand ils sont là, c’est que la scène ne peut avoir de sens sans eux… Le langage est forcément intime et tiré du quotidien marocain.

«Un film ne peut pas plaire à certains. Mais la polémique est démesurée et ne parle plus de cinéma mais de dépravation des mœurs, d’atteinte à la pudeur»

La polémique autour de ce film vaut-elle la peine ? 
Je trouve cette polémique ahurissante. Si ce film ne plaît pas à certains, c’est un choix et c’est le propre de toute œuvre d’art. Malheureusement, la polémique, que je juge démesurée, ne parle plus de cinéma mais de phénomène de société, de dépravation des mœurs et d’atteinte à la pudeur.
Nous n’avons obligé personne à aller le voir. La critique est acceptable. Mais la censure, est inadmissible. Je ne comprends pas le fait que, sous la pression de certains liberticides, le film soit retiré des salles de cinéma. Il y a énormément de musique et de film qui ne me plaisent pas, mais ces réalisations ont le droit d’exister, tout comme moi, vous et votre journal.

La comédienne Fatym LayachiLa comédienne Fatym Layachi. Photo Yassine TOUMI

Qui est la cible d’Un film ?
Quand on réalise un film, on a envie que cela plaise au plus grand nombre de spectateurs. Après, si on se penche sur la commission qui donne le visa d’exploitation et sa décision d’interdire ce film aux moins des 16 ans, je trouve cela tout à fait normal et légitime. C’est un devoir de mettre en garde les familles et leur dire que ce n’est pas un film pour les enfants.

Comment concevez-vous le flop du film ?
Je ne peux pas parler de flop, car, pour qu’il y ait un échec commercial, il faut que le film ait d’abord une vie commerciale. Un film, qui est retiré quatre jours après sa diffusion en salles, est un cas très grave.
Sous prétexte qu’un film ne plaît pas à certains, on le retire des salles. D’ailleurs, après la sortie du film, pendant la première semaine, la presse culturelle a fait du bon travail, en parlant du film et en le critiquant. Mais, dès que le débat s’est déplacé sur le terrain de l’analyse sociologique, le film a été retiré. Il faut donner à ce film le droit d’exister ! C’est un droit que nous accorde d’ailleurs la nouvelle Constitution…

Un film a-t-il participé ou participera-t-il à des festivals ?
Il a déjà participé au Festival national du festival de Tanger où il a été primé. Il a eu le Prix de la première œuvre, et Fahd Benchemsi a eu le Prix du meilleur second rôle. Ensuite, il a été sélectionné pour le Festival de Cannes dans cadre du programme « Cinémas du monde». Pour le festival de Marrakech, il a été jugé hors délai.

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Fondateur d’AB-CB (Amine Bendriouich Culture & Bullshit), Amine Bendriouich, 25 ans, compte déjà un prix, le Créateurope, qu’il a décroché à Berlin en 2009, et, surtout, une vision unique de l’habit. Dans cet entretien, il nous apporte son regard sur la manière dont nous, Marocains, nous habillons. Un moment de pure vérité.

Amine Bendriouich : «<em> Si les gnaouas existaient à New York, les gens s’inspireraient d’eux et feraient de ce modèle une fusion mystique et moderne .</em>»  Photo FRANK SCHOEPGENSAmine Bendriouich : « Si les gnaouas existaient à New York, les gens s’inspireraient d’eux et feraient de ce modèle une fusion mystique et moderne .» Photo FRANK SCHOEPGENS

Quel regard portez-vous, en tant que styliste, sur la manière de s’habiller des Marocains ? 
Ça dépend. Je n’aime pas les généralités, mais il me semble que l’on a beaucoup perdu de la classe que l’on avait. Aujourd’hui, on est entré dans une standardisation de l’aspect vestimentaire. C’est comme si nous étions tous invités à une soirée et on nous a demandé de suivre le même dress code. Tous les hommes sont en chemises blanches ou polo et un jean ,et les femmes aussi, même si elles osent un peu plus.
Il reste encore beaucoup d’effort à faire, notamment sur le plan de l’imagination.

Pourquoi y a-t-il encore ceux qui ne savent pas marier les couleurs ou avoir un goût vestimentaire propre à eux ? 
Les gens qui ont un style distingué ne s’affichent justement pas beaucoup au Maroc, à cause du regard de l’autre, de la société qui les juge. Mais la donne change. Petit à petit, on commence à s’assumer et s’accepter comme on est. Certains préfèrent se montrer même si leur aspect vestimentaire est jugé saugrenu.

Sommes-nous des fashion victims ? 
On peut dire que nous le sommes; c’est péjoratif comme notion. Quand certains jeunes veulent briser les limites de leur paraître, ils cherchent à imiter le style des mannequins qui posent pour les magazines, ou bien ils achètent des tenues et accessoires vues dans des soirées ou des séries télévisées.

À votre avis, de qui s’inspire la majorité des Marocains pour s’habiller ?
Malheureusement, nombre de gens s’inspirent des séries pourries et traduites en darija qui passent à la télévision. D’autres s’inspirent de leurs amis qui ont fait le choix d’un style qui les arrange.
En général – et ce qui est déjà un grand pas –, la communauté de la mode que nous avons ici au Maroc s’est inspirée des styles des genres de musiques internationales tels que le rock, le hip hop, le punk, etc. Nous restons, encore une fois, otages de l’ostentatoire et du spectacle. Et nous oublions que notre culture est aussi riche en sources d’inspiration. Si les gnaouas existaient à New York, les gens s’inspireraient d’eux et feraient de ce modèle une fusion mystique et moderne. C’est ce que l’on n’a pas encore exploité.

«On est rentré dans une standardisation vestimentaire. C’est comme si nous étions tous invités à une soirée et que l’on nous ait demandé de suivre le même dress code».

Existe-t-il des coachs pour l’image au Maroc, de façon à aider les gens à améliorer leur manière de se vêtir ? 
Pas vraiment, et c’est tant mieux. Les coachs n’ont rien à nous enseigner sauf, peut-être, une manière de se voir et de se présenter dans la société. Avec toutes les limites de la démarche. J’essaye moi-même de comprendre pourquoi ce style serait meilleur que l’autre. Je peux à la limite donner des conseils, mais le plus important pour moi, c’est que chacun doit s’habiller de la manière dans laquelle il se sent le plus à l’aise.
Le style ou la tendance du moment obsède les gens, et c’est pourquoi il ne faut pas les suivre d’une manière irréfléchie. Être soi-même, c’est chic.

Vos créations s’inspirent de l’univers urbain. Pensez-vous que les Marocains accepteraient des styles nouveaux. Qu’est-ce que cela signifie au juste ?
Notre société est de plus en plus urbaine. À un certain moment, il faut commencer à assumer cela. Je ne peux pas dire mieux que le naturaliste français Georges-Louis Leclerc de Buffon : « Le style est l’Homme même ». Hassan II, lui aussi, comprenait très bien cette phrase.
Il existe des gens qui portent un sac de patates et que l’on trouve extraordinaires. D’autres peuvent porter les costumes et les robes les plus in du moment, et ils vont avoir l’air de rien.
Pour moi, le vêtement est l’accessoire de l’attitude. Et c’est l’attitude qui dit au monde qui nous sommes.


Son essai «Et si l’amour durait?» définit l’homo sentimentalis contemporain à travers la littérature du XVIIe au XXe siècle.Amour effusion, amour mortification, amour compassion… Les manifestations du sentiment amoureux sont multiples. Elles renvoient pourtant à la seule chose qui compte en ce jardin à la fois si beau et si épineux: tenir parole.

 

«L’AMOUR DE L’AMOUR EST UNE TENTATION COMPRÉHENSIBLE D’UNE CULTURE QUI A TOUJOURS FAIT GRAND CAS DU SENTIMENT AMOUREUX.» Alain Finkielkraut

 

En sommes-nous capables?, questionne Alain Finkielkraut, «amourologue» dont les astres sont des romans. La princesse de Clèves de Mme deLa Fayette, Les meilleures intentions d’Ingmar Bergman, Professeur de désir de Philip Roth et L’insoutenable légèreté de l’être de Milan Kundera forment la constellation observée par le philosophe. Et si l’amour durait: fausse hypothèse, vraie espérance.

 

«Et si l’amour durait»: quelle est donc cette étrange vision des sentiments?

Paul Valéry dit: «Le renoncement à la durée marque une époque du monde. Nous sommes entrés dans l’ère du provisoire.» L’amour n’échappe pas à la règle. Nos engagements, à nous autres postmodernes, ne nous engagent plus. C’est notre ultime liberté: nous ne sommes enchaînés par rien, pas même par notre parole. Mais nous savons aussi que renoncer à la durée en amour, c’est en quelque sorte renoncer à l’amour. Une déclaration d’amour est une déclaration d’éternité. Aussi libérés que nous nous voulions, nous ne sommes pas prêts à faire de l’amour une pure et simple variante sentimentale de la consommation.

 

Nous sommes dans «la civilisation de l’amour», écrivez-vous, mais également, ajoutez-vous, dans «la civilisation de l’amour de l’amour», dont «l’homo sentimentalis» est le représentant. Ces deux civilisations sont-elles différentes l’une de l’autre?

Non, je ne dirais pas qu’elles sont différentes. L’amour de l’amour est une tentation très compréhensible d’une culture qui a toujours fait grand cas du sentiment amoureux. Seulement, il y a toujours, dans l’amour de l’amour, le risque d’oublier le destinataire de l’amour pour mieux s’aimer soi-même. Or la chance de l’amour c’est qu’il vous permette de vous oublier vous-même.

Voilà qui rejoint votre combat contre d’autres narcissismes: l’amour de son origine, l’amour de sa religion…

Si vous voulez (il sourit). Il faudrait que j’y réfléchisse. Laissons cela dans l’implicite.

La princesse de Clèves de Mme deLa Fayetteest l’un de vos objets d’étude. Vous prenez, à votre façon, fait et cause pour la princesse de Clèves qui renonce à son véritable amour, M. de Nemours. Sadomasochisme, relève Philippe Sollers, que vous citez. Idiotie?

Tout mon propos est au contraire de réhabiliter la princesse de Clèves. Elle a renoncé à l’amour. Pourquoi ? Pour deux raisons, dont l’une est noble et l’autre, désespérée. La noblesse, d’abord. Son mari est mort de chagrin. Ce chagrin, elle l’a causé en lui révélant qu’elle aimait M. de Nemours. Son mari lui dit: je vais mourir et vous pourrez arriver à vos fins, je ne serai plus un obstacle sur le chemin de l’amour. Si Mme de Clèves épouse M. de Nemours, elle transforme en aubaine la mort de son mari. Elle ne peut pas s’y résoudre. Ce serait, à ses yeux, indigne. Elle s’avilirait. Fantôme de devoir, lui dit M. de Nemours. Non, devoir qu’elle a vis-à-vis d’un fantôme obsédant et aussi vis-à-vis d’elle-même.

Quelle est la raison désespérée?

Mme de Clèves pense que M. de Nemours ne tiendra pas parole, qu’il cessera un jour de l’aimer. Elle veut s’épargner ces souffrances. Aujourd’hui, nous ne voyons même plus le problème. Mme de Clèves dit: l’amour ne tiendra pas ses promesses. Nous disons qu’elle a raison et qu’il n’y a pas de quoi en faire un plat. Eh bien au moins est-elle là pour nous rappeler que peut-être il faut en faire un plat, que peut-être nous devons réfléchir à cette étrange situation, que peut-être nous ne pouvons pas faire notre deuil de la grande promesse de l’amour.

La seconde raison, la désespérée, nous est commune. Elle se traduit notamment par le prosaïque: je le largue ou je la largue avant de me faire larguer…

On peut dire qu’il y a comme un principe de précaution sentimentale chez Mme de Clèves. Mais elle révèle aussi la difficulté de l’amour. L’amour peut-il ou non être à la hauteur de ses promesses? Et s’il ne le peut pas, que doit-on penser de ce sentiment? Au fond, nous sommes tous remplaçables les uns pour les autres. L’amour proclame l’irremplaçabilité d’un être. Fautil accepter que cette irremplaçabilité soit temporaire? Je n’en suis pas sûr.

Dans le cas de la princesse de Clèves, l’amour ne dure pas puisqu’elle ne rend pas sa réalisation possible avec celui qu’elle aime, M. de Nemours.

Non, elle ne cesse pas pour autant d’aimer. Elle sacrifie son amour parce qu’elle a cette espèce de lucidité, parce qu’elle ne veut pas transiger. Bien sûr, nous savons qu’en dépit de ses efforts, elle mourra amoureuse du duc de Nemours. Il ne s’agit de la citer en exemple. Il s’agit de savoir si elle a mis le doigt sur un véritable problème, c’est tout.

 

 

Quel est ce véritable problème?

Il est ceci: l’amour est-il voué à ne pas tenir parole?

Est-ce stupide de ne pas apporter de réponse?

Je n’ai pas écrit un essai. J’ai réuni un certain nombre de livres et j’ai essayé de réfléchir avec eux, autour d’eux, à travers eux. C’est la grâce du roman. Il n’argumente pas. Il décrit des situations et il envisage des réalités ou des problèmes à travers des individus, ou des cas. C’est tout ce que j’ai voulu faire. Dans Les meilleures intentions, d’Ingmar Bergman, on s’aperçoit qu’un autre cadre, familial celui-là, interfère dans la destinée des deux héros et amants, Henrik et Hannah. DansLa Princessede Clèves, l’amour était soumis à la loi, voici désormais qu’il fait la loi. Oui, Hannah et Henrik vivent sous l’œil de leurs parents, qui voient cette union d’un mauvais œil. Il reste qu’ils ne peuvent rien faire pour l’empêcher, et que si les choses vont mal, c’est pour des raisons internes à cette relation. Nous ne sommes plus dans le cas du différend entre l’ordre social et le sentiment. C’est le sentiment lui-même qui débouche sur une catastrophe. Les parents sont aussi très présents dans le livre de Philip Roth, Professeur de désir. Mais voyez comme les choses ont changé. Ce ne sont pas les parents en tant que puissance mais en tant que fragilité. La mère meurt, le père va mourir. Ils sont vulnérables et dépositaires, aussi, d’une manière d’être vouée à la disparition. Ils sont les objets d’une intense nostalgie. Une certaine vérité de l’amour va peut-être mourir avec eux.

Alors que David Kepesh, leur fils, est l’incarnation de l’impossibilité de l’amour durable.

Il aime Claire Ovington mais il sent que son désir le fuit. Il s’enchantait de la libération du désir et il prend conscience que le désir lui-même est une sorte de despote qui n’en fait qu’à sa tête. Il est donc désolé, il va devoir rompre avec celle qu’il aime, sa vie se présente à lui comme une succession d’intérims. Philip Roth superpose à cette description mélancolique l’évocation de l’amour invincible et évident des parents de David Kepesh. Ils étaient jeunes, Abe et Belle, quand ils se sont vus pour la première fois. Pour reprendre une citation de Kierkegaard, «il la garde dans l’étreinte fidèle de sa résolution».

A l’inverse de David Kepesh, l’amour qui soude Tomas et Tereza, les deux héros de L’insoutenable légèreté de l’être, de Milan Kundera, roman avec lequel vous fermez votre livre, apparaît comme l’exemple à suivre.

Il n’y a pas d’exemple à suivre. Je ne donnerai pas raison à Tomas et Tereza en les opposant à David Kepesh. Reste qu’il y a un paradoxe, avec Kundera. Cet auteur libertin a parlé d’amour comme nul autre avant lui. Curieusement d’ailleurs, ce paradoxe n’a pas été, je crois, étudié. On célèbre en Kundera le continuateur du siècle des lumières, l’héritier de Diderot et de Vivant Denon. Il est vrai que de roman en roman, il mène une guerre implacable contre le romantisme, mais il nous dit quelque chose du sentiment amoureux et même de la fidélité amoureuse que personne n’avait dit avant lui. C’est le cas dans L’insoutenable légèreté de l’être, c’est vrai aussi dans deux autres romans, L’ignorance et Le livre du rire et de l’oubli. L’un des héros de L’ignorance, Joseph, revient à Prague après la chute du mur de Berlin, il avait émigré au Danemark. Il a une aventure, cette aventure est belle, il pourrait tomber amoureux, mais il est veuf. Veuf veut dire disponible dans le langage courant. Or il n’est pas disponible: sa femme qui est morte et qu’il a tant aimée, n’a plus que lui, elle s’est remise entre ses mains. Il est mu par une invincible compassion et par une fidélité déraisonnable. Son travail du deuil consiste non pas à oublier la morte mais à en entretenir le souvenir. Nul ne peut, encore une fois, citer cette attitude en exemple, reste à constater que Kundera explore cette dimension de l’amour, la fidélité, par-delà la mort.

Kundera, dans L’insoutenable légèreté de l’être, fait en quelque sorte l’éloge de la compassion comme transport amoureux, compassion qu’il comprend dans le sens de «souffrir avec», le mitleiden allemand.

Je vous citerai Levinas: «Ce qu’on appelle, d’un terme un peu frelaté, amour est par excellence le fait que la mort de l’autre m’affecte plus que la mienne.» L’amour de l’autre c’est l’émotion de la mort de l’autre. L’autre vous est cher, et plus il vous est cher, plus il vous apparaît fragile, plus vous pouvez penser à sa disparition. Cela rejoint le mitleiden de Kundera.

Que vous inspire l’affaire DSK, ou plutôt le roman DSK, où l’on voit une épouse, Anne Sinclair, manifestement amoureuse d’un mari infidèle? Où se situe-t-on?

Je réponds avec d’extrêmes précautions car je n’ai pas tous les éléments. Je pense qu’ils sont tous les deux amoureux. Elle lui a pardonné, ou elle lui pardonnait en dépit de tout, parce qu’elle était sous le charme. C’est le mystère des couples, des arrangements, et là-dessus je n’aurai aucun commentaire à faire. Je ne me suis permis d’intervenir sur l’affaire Strauss-Kahn que parce que, justement, on a voulu, à toute force, en oublier la singularité pour en faire le procès non seulement de la domination masculine mais de la galanterie française. Quoiqu’on puisse dire de cette relation dans le Sofitel, la galanterie n’était pas en cause. Ce n’était pas un acte galant.

Le libertinage n’est donc pas l’ennemi de l’amour?

J’essaie de ne pas être un moralisateur. Je ne considère pas que le libertinage soit une solution, je ne pense qu’il soit une libération et je ne pense pas qu’il soit condamnable. C’est une manière d’être au monde. Ce n’est pas la mienne. Et voilà.

 

 

 

 


Aujourd’hui, le Maroc compte près de 5 000 hippies. Rencontre avec l’un des plus actifs d’entre eux, Khalil, notre Hendrix national.

                                             Khalil EL Bouayadi : «Donner l’amour à travers la musique ». Photo Yassine TOUMI

Des lunettes à la John Lennon, des cheveux légèrement longs et frisés, attachés d’un bandeau indien et une barbe de bouc… Khalil EL Bouayadi, âgé de 40 ans et résidant à Settat, est le dernier hippie marocain. « Rien de si fameux dans mon quartier d’enfance, Smaâla, à Settat. Ah si… Il y avait à l’époque beaucoup d’Américains bizarres et ils étaient…. hippies », se remémore Khalil. Ce dernier a su, dès son plus jeune âge, faire ses choix et se tracer son propre chemin. « Mon père était enseignant, intellectuel d’éducation islamique à l’université El-Qaraouiyine à Fès et me disait souvent qu’il connaissait mieux que moi ces « scarabées » [allusion au mot-valise Beatles – n.d.l.r.] que j’adulais, raconte Khalil. Mais nous n’avions jamais eu de débat sur mes choix musicaux ni mes convictions religieuses. »

Se faisant petit à petit son propre monde hippie, Khalil, se voit « obligé » d’avoir un diplôme « pour que les gens te parlent », se justifie-t-il. Il entame alors une formation et décroche son diplôme en gestion des entreprises. Une fois sur le marché du travail, Khalil se retrouve dans la situation coutumière de l’époque : au chômage. « C’est grâce à mes six années de chômage qu’aujourd’hui je suis artiste », nous confie-t-il. En 4e année de ses études, Khalil nous révèle le détail qui avait déclenché son amour de la paix. « Mon professeur de français m’avait demandé de faire un exposé sur les hippies. Nous réaliserions plus tard que l’on avait un point commun : l’ambition de donner l’amour à travers la musique. »

Le chômage comme énergie créative

Durant ses six années de chômage, Khalil passait la majorité de ses journées à lire des livres sur l’histoire de la musique, offerts par son père. « Un ami m’a dit un jour que nous vivons dans la plus tragique des misères et que cela ne ressemble pas à notre intellect. J’ai donc décidé de prendre mon avenir à deux mains. Je me suis inscrit dans un conservatoire de musique », révèle Khalil.  Pour six heures de solfège de guitare par jour, le Last hippie finissait ses nuits avec la casquette de marchand ambulant afin de payer ses cours… Khalil voyageait beaucoup, mais c’est son voyage à Essaouira qui allait lancer sa carrière de remarquable guitariste beatnik.

«Woodstock au Maroc aura lieu quand on aura de nombreux centres culturels et conservatoires de musique. Ne baissons pas les bras.»

« Je suis parti avec des amis à un restaurant. L’ambiance aurait frôlé la perfection si quelqu’un y avait joué de la musique. Et c’est ainsi que ma proposition fut retenue », précise-t-il. D’un restaurant à l’autre, Khalil commençait à se faire un nom, à devenir un pro de la guitare électrique et créa en 2005 son propre groupe de rock, The Legend Revival. « Le groupe se limite à trois membres.

Moi-même, guitariste, chanteur et compositeur, Yassine Nouari, bassiste et Mohamed Yassine Nabil, le batteur. Nous sommes tous des prosélytes de l’école hendrixienne et du Heavy Metal des années 1970 », explique Yassine. Legend Revival, comme son nom l’indique, fait revivre les légendes du rock. « Je n’oublierais jamais le jour ou nous sommes montés sur scène trois jours d’affilée à L’Boulevard. Nous étions le premier groupe de rock marocain à jouer le thème Woodstock. Hendrix, Johnny Winter, Canned Heat, Black Sabath, Jethro Tull. Tous nous hantaient ces jours-là» , se rappelle Khalil.

L’espoir de la musique

«À Settat, j’ai un petit magasin de disques vinyle que j’entretenais en donnant des cours de musique un peu partout dans les écoles. Un vieil ami m’avait dit que le métier consistant à chanter les légendes ou à les vendre est une chose magnifique, mais cela restait un simple cimetière d’artistes que les gens visitaient de temps en temps. J’ai donc pensé à réaliser mes propres compositions », nous confie Khalil. Mais Khalil ignorait encore l’ampleur et la facilité avec laquelles les choses allaient s’ouvrir devant lui. « Feu M. Rimi, un autre ami à moi, était enseignant d’histoire à l’époque. Il venait souvent chez moi au magasin pour écouter du Santana et lui apprendre à jouer de la guitare à l’insu de ses enfants. Il voulait leur faire une énorme surprise mais il mourut plus tôt et cela m’a marqué », témoigne Khalil. Rimi avait laissé en guise d’héritage un conseil précieux à Khalil : « Créer une association, sinon personne d’autre ne le fera » Et l’association Musique espoir naquit en 2007. « L’objectif principal de ce festival est de lutter contre la délinquance des jeunes », précise Khalil.

Ce dernier lance alors la première édition du Festival musique espoir à Settat en décembre 2008. Elle avait vu la présence de quelque 4000 baba cool qui ont pleuré devant la photo faisant hommage à M. Rimi. La deuxième édition s’est tenue les 9 et 10 juillet 2010 avec un public de 3 000 personnes, « car les autorisations de production nous ont été livrées à la dernière minute, en plus de l’inexistence des sponsors et des aides financières », déplore Last hippie. La troisième édition peine à avoir lieu, car « ces complications me démotivent », nous avoue Khalil.

Mise à part l’association EAC L’boulevart, l’Institut Goethe, l’INDH, la wilaya et quelques vrais amis, personne n’a pensé à aider Last hippie. « Sincèrement, le ministère de la Culture ne fait rien du tout, ne donne rien. Que personne ne vous mente. Il voulait même me voler mon projet de musique espoir, et je me suis battu pour le récupérer », nous affirme Khalil. Ce dernier, tout comme n’importe quel amoureux de la musique, rêve d’un Mawazine 100 % marocain. Notre dernier hippie ne nous quitte pas sans nous dire ces mots sages et pleins de Flower Power : « La classe moyenne au Maroc doit s’élargir. La pauvreté rend les gens extrémistes.

La richesse rend les gens sauvagement capitalistes. Sans une classe moyenne, ne vous attendez à rien en ce qui concerne la culture du pays. Woodstock au Maroc aura lieu quand on aura de nombreux centres culturels et conservatoires de musique. Ne baissons pas les bras. Prônons le « Peace and Love », les gens », conclut-il.◆

PS: Pensez à simuler vos votes SVP, comme ça, nous avons une idée sur les prochaines élections marocaines du 25 Novembre 2011 . http://bit.ly/shpt4a  Merci .


Bien que déficient visuel, Driss Meroudi maîtrise l’arabe, le français, l’anglais, l’espagnol. Mais c’est d’abord un jeune qui chante sa douleur à travers le langage sans concession du rap. Son seul handicap : le regard des autres… Portrait d’un clairvoyant.

Le rappeur Driss Meroudi.  Photo Yassine TOUMI

 

Le rappeur Driss Meroudi. Photo Yassine TOUMI

À 22 ans, Driss Meroudi a d’ores et déjà un passé. Enfant, il a du mal à se faire des amis à cause de sa déficience visuelle. Plus tard, il se livre à la plus belle des expériences musicales, découvrant la puissance des mots à travers le rap, chose très appréciée par les membres de son entourage. Grâce à eux et au rap, il arrive à exorciser ses peines mais aussi à transmettre un message universel, celui prônant l’égalité entre êtres humains et le dépassement de leurs différences, de leurs handicaps.

«Je suis né dans un bidonville à Hay Mohammadi, où j’ai passé sept années. J’y ai intègré une école consacrée aux déficients visuels. Avec les promesses du ministère de l’Habitat, nos bidonvilles finissent par disparaître, et nous nous  sommes retrouvés dans une maison décente», nous raconte Driss.

Cette joie est assombrie par le peu d’enthousiasme des enfants de son quartier pour ce nouveau venu, malvoyant.

Le rap comme lunettes de vue

Avec son Bac littéraire et ses bonnes connaissances en anglais, le jeune rappeur entame sa dernière année de licence ès lettres anglaises, en vue de l’enseigner plus tard dans une école au Hay Mohammadi. Outre l’apprentissage de cette langue dans un but professionnel conventionnel, il se met à  avoir recours dans ses morceaux qui répandent l’amour et la tolérance.

«L’amour du rap m’est venu en écoutant plusieurs rappeurs de l’époque, marocains inclus», indique-t-il. En 2007, l’enfant prodige pense sérieusement à la création d’un groupe de musique, composé de trois autres de ses amis, dont deux sont déficients visuels. «Nizar Zayd, Zakaria Wadih, Jorgan Hansson, un ami suisse, et moi-même. L’idée de la création du groupe Blind-boyz & G est née en 2007. Nous sommes le premier groupe de déficients visuels dans le monde arabe». Au tout début, les Blind-boyz &G avait un espoir quelque peu excessif. «Le matériel coûtait cher, et face à notre handicap, les gens handicapaient la procédure…», s’irrite Driss.

Heureusement, il trouve refuge auprès d’une association près de chez lui : l’association Kira 13. «C’est ainsi que trois titres ont pu voir le jour : Oum El Mekfouf, Sahara 4 Ever – en anglais, français et arabe –, Untrue Love, Let’s have a Party et Poverty. Nous nous produisons souvent en plein-air, grâce aux organisateurs de la Commune urbaine du Hay Mohammadi, l’association française DIA de l’Initiative urbaine et le réseau des associations de Hay Mohammadi», explique Driss. Les Blid-Boyz & G rencontrent des problèmes financiers, comme la majorité des artistes des quartiers populaires. À cela s’ajoute l’attitude rétive des sponsors potentiels. Malgré tout, «rien ne peut nous arrêter», prévient l’artiste. Si Driss a un message à transmettre, c’est bien celui-ci : «Sur le plan national, nous représentons une communauté marocaine. L’État doit ouvrir l’œil sur notre futur, car nous, nous l’avons déjà fait…», conclut le rappeur.◆


Pour le militant rifain des droits de l’Homme Chakib Khyari, un débat national sur la légalisation de la culture de cannabis est une urgence. Voilà pourquoi.

« Au Maroc et même en Europe, la lutte contre le trafic de drogue est futile car il existe des moyens de détourner la vigilance des autorités ».

Après deux ans et trois mois passés en prison, Chakib Khyari fait de nouveau parler de lui. Fort de l’élan de solidarité dont il était entouré, suite à sa détention pour « transfert illégal d’argent » et « intelligence avec un pays étranger ». Sur fonds de déclarations et actions condamnant la gestion par l’Etat du dossier du trafic de drogue, le militant rifain et président de l’Association du Rif des droits de l’homme reprend du service. « Je reste fidèle à la voie que j’ai choisie, celle de combattre la prévarication et de défendre les droits de l’Homme », nous dit-il. Entretien.

Que devient l’Association du Rif des droits de l’Homme que vous présidiez avant votre incarcération ?
Avec mes camarades au sein de cette structure, nous avons procédé au renouvellement des structures de l’Association. Nous avons entamé depuis deux semaines la mise en place d’un plan d’action pour cette année, après avoir obtenu le récépissé final nous permettant de relancer nos activités. Nous tablons également sur la création prochaine d’un centre de soutien anti-corruption, sous la supervision de Transparency Maroc, dont nous serons l’un des partenaires. Ceci, en plus de la mise en place de programmes de formation, au profit des associations et des étudiants notamment, sur des thématiques se rapportant aux droits de l’Homme. Notre objectif est de soutenir la diffusion de la culture des droits de l’Homme dans une région qui connaît nombre de dépassements.

Qu’en est-il de vos positions sur la culture et le trafic du cannabis, votre autre champs de bataille ?
Je suis décidé à continuer le combat de la dénonciation de ce que cache ce dossier, avec les preuves. Et ni la prison ni une autre mesure ne m’en dissuaderont. Le trafic de drogue est un fait. Ce qui est plus dangereux, c’est ce que relèvent des rapports établis tant au Maroc qu’ailleurs, sur ces connexions qui commencent à naître entre les barons de drogue, les mafias du trafic d’armes et les groupes terroristes. La région est également de plus en plus inondée par les drogues dures que transportent les mêmes go-fast qui exportent le cannabis en Europe. Tout cela n’empêche pas bien des trafiquants d’investir l’espace politique de notre pays et nous entendons dire que de nombreux barons ont l’intention de se présenter aux prochaines élections. Or, comment peut-on concevoir une construction démocratique et la préservation de la sécurité nationale tout en fermant l’oeil sur cette situation ?

La lutte contre le trafic de drogue bat cependant son plein au Maroc. Quel regard portez-vous sur cela ?
Au Maroc et même en Europe, la lutte contre le trafic de drogue est futile car il existe des moyens de détourner la vigilance des autorités. La preuve la plus concrète est la récente évaluation de la politique internationale de lutte contre le trafic de drogues. Les rédacteurs du rapport ont appelé à légaliser la culture et l’exploitation du cannabis car les politiques de lutte sont un échec et ont engendré des conséquences graves  sur les communautés à travers le monde. Parmi ceux qui ont contribué à la rédaction du rapport, nous retrouvons Kofi Annan, ancien Secrétaire général des Nations Unies, Javier Solana, Cesar Gaviria, ancien président de Colombie et bien d’autres personnalités de haut rang.

«Fouad Ali El Himma et Hamid Chabat ont, eux aussi, appelé à un débat sur la légalisation du cannabis».

Les nouveaux projets économiques qu’accueille le Nord, comme ceux de Marchica, peuvent-ils changer la dépendance des populations locales à la culture et au trafic de drogue ?
La région est connue pour être la capitale du trafic de drogue vers l’Europe, avec des centaines d’embarcations et de go-fast qui sillonnent la Méditerranée, sous le regard passif de nos autorités. D’ailleurs, en tant que président de l’association, j’avais adressé une lettre ouverte au roi, le 9 octobre 2006,  l’informant sur une affaire des services de sécurité qui avaient fermé les yeux sur un gros trafic de drogue en contrepartie d’une somme d’argent. C’est après la publication de cette lettre dans la presse qu’une grande compagne a été lancée pour transformer la région et en faire un site touristique. Mais le trafic ne mourra point tant qu’un vrai plan stratégique n’est pas  élaboré.

Plus que jamais, il est temps de soulever le débat sur la légalisation du cannabis. Où est ce que cela bloque ?
Avec des acteurs associatifs, des militants des droits de l’Homme  et des universitaires, nous avons rédigé un document afin d’ouvrir un débat public sur le thème.  Notre militantisme dans ce type d’actions n’est pas infondé. Nous nous basons sur la convention sur  la lutte contre le trafic illicite de stupéfiants, précisément l’article 14. Il y a aussi l’article 24 de la Déclaration des Nations Unies concernant les droits des peuples autochtones, qui stipule que «les peuples autochtones ont le droit d’exercer leur médecine traditionnelle et à conserver leurs pratiques médicales, et en particulier la conservation des plantes médicinale ».
Après mon arrestation, certains politiciens ont eux aussi soulevé cette question de légalisation de la culture du cannabis tels que Fouad Ali El Himma, qui avait appelé à Ketama à un débat national et Hamid Chabat, qui a fait de même. Mais les politiciens en général, n’ont pas encore pris le temps nécessaire pour étudier le sujet plus profondément. Et c’est ce que je compte faire avec mes collègues : vulgariser le sujet auprès des leaders d’opinion et les décideurs politiques.

Autre front que vous attaquez, la défense de l’amazighité. Que pensez-vous de la récente officialisation de cette langue ?
La reconnaissance de l’amazighe en tant que langue officielle est conditionnée par des lois réglementaires qui restent à adopter. Il s’agit d’un acquis considérable que le mouvement amazigh en général salue, après des décennies de lutte et de militantisme. Mais les derniers combats sur les réformes constitutionnelles ont montré qu’il existe des lobbies puissants contre l’amazighité. Pour sa part, le mouvement amazigh continuera d’exercer une pression en vue de faire adopter ces lois réglementaires afin d’officialiser la langue amazighe et l’intégrer aux différents niveaux de notre vie politique et dans les différents secteurs, de la santé à la Jutsice en passant par les médias et l’éducation. A cela s’ajoute la libération des défenseurs de l’amazighité comme Hamid Attouch et Mustapha Ousaya.◆


Hay Mohammadi à Casablanca n’est pas uniquement un quartier défavorisé. Il est aussi le bercail de plusieurs artistes ayant transformé leurs peines en succès grâce à leurs talents. Pleins feux sur un groupe de prodiges nommé Kira 13.

 

Mohamed Bakhalk, président de l’association Kira 13. Photo Yassine TOUMI

Derrière le commissariat du Derb Moulay Cherif, petit à petit, des handicapés physiques rejoignent  le café-club socioculturel Bachar-El-Khayr de Hay Mohammadi. Ici, on ne parle point de handicap mais de théâtre, de musique et d’art en général. Il y a près d’un an environ, des jeunes ayant divers talents se donnaient rendez-vous à cet endroit pour faire du théâtre. Aujourd’hui, tout a changé.

Le social, partout du social

« À la base, nous étions une troupe de théâtre dont le nom était Kira 13. Pourquoi ce nom ? Hé bien, parce que nous sommes essus de Hay Mohammadi, et tout le monde ici connait l’artiste Kira Mohamed. On a voulu lui rendre hommage, à lui, ainsi qu’à 12 autres artistes du quartier, tels Mohamed Miftah, Omar Sayed, Larbi Batma et Boujmie. Kira était le 13e de ces personnalités et, comme par enchantement, même le commissariat où se trouvait un centre de détention ici portait le numéro 13. La coïncidence est hallucinante ! », nous révèle Mohamed Bakhalk, président de l’association Kira 13.

Se réunissant souvent au café-club Bachar-El-Khayr, ils étaient quatre, avant de devenir aujourd’hui une cinquantaine, répartis dans tout le pays. « L’idée nous est venue le 20 juillet dernier, alors que nous étions en train de parler d’action sociale. Nous nous sommes dit qu’il fallait non seulement être présent sur la scène artistique, afin de faire renaître les artistes que nous avons perdus, mais aussi laisser une empreinte de nous-mêmes à Hay Mohammadi », nous explique Mohamed. D’un groupe de jeunes dispersés, Kira 13 est aujourd’hui une association artistique, culturelle, sociale et surtout volontariste, aux réalisations diverses.
« Nous avons joué dans plusieurs soirées pour la RTM, ainsi qu’à la radio Casa FM », précise Mohamed. Jusqu’à présent, Kira 13 a à son actif cinq pièces de théâtre. La première, Mazal Denia Bikhir, a été réalisée à Ouarzazate pour la colonie de vacances de la société marocaine de dragage, Drapor, et traitait de la loyauté et de la fidélité. La deuxième, Tajine Maghribi, fait une critique de la situation actuelle du pays. La troisième, jouée dans plusieurs écoles, a été réalisée pour le ministère du Tourisme, qui a voulu évoquer la question de la déperdition scolaire. « La quatrième, s’appelle Chkoun Baghi Yekhdem, où nous évoquons ces entreprises qui exploitent les stagiaires sans les payer. Enfin, Fi Dakika. Cette dernière transmet un message simple mais universel : ce n’est pas grave de perdre une minute pour une vie, mais c’est grave de perdre une vie pour une minute», nous explique Mohamed Bakhalk. Mais l’ambition ne s’arrête pas là, Kira 13 compte également se faire un nom sur la Toile : « Nous comptons créer une Web radio pour Kira 13. L’émission sociale aura pour nom Smaa Aala Wednik Barnamaj Jdid», poursuit Mohamed.

Mis à part le théâtre, Kira 13  a crée un groupe de musique composé de trois jeunes, dont deux sont malvoyants, Driss, Nizar et Zakaria, les Blind-boyz & G. « Ces derniers sont très cultivés et sont plus clairvoyants que bien d’autres. C’est leur génie qui est aveuglant. En dehors de la musique, nous faisons de la  randonnée, des formations au recyclage, des activités éducatives, du jardinage volontaire dans les écoles publiques et à prix symbolique dans les écoles privées », détaille le président de Kira 13.

Sponsors réticents

Malheureusement, Kira 13 n’a pas de sponsor. À l’exception de Drapor, personne ne s’est intéressé à eux. « Les sponsors ont-ils un problème avec Hay Mohammadi ? », s’indigne Mohamed. « Nous n’avons pas de siège, ni de bureaux. Le clientélisme est légion. Je connais de nombreuses associations qui ne font rien et qui ont des locaux et des aides mensuelles. Nous comptons, d’ailleurs, envoyer une demande à l’INDH. J’espère qu’ils voudront bien nous aider », confie Bakhalk, inquiet.
Kira 13 est une association très ambitieuse mais qui cherche de l’aide financière et morale. « Nous avons aussi l’ambition de réaliser pour la première fois au Maroc des mangas marocains en bandes dessinées puis – pourquoi pas ?– l’adapter à la télévision. Les sujets relèveront plutôt du social… », espère Mohamed.◆

Microbiographie

Bakhalk Mohamed aime à (ra)conter une courte biographie de l’humoriste Mohamed Kira. « Quand j’étais enfant, il était l’ami de mon père. Il était l’ami de tout le monde en fait, grâce à ses blagues spontanées. Il travaillait dans la menuiserie, et son sens de l’humour était connu de tous. Il a vécu modestement et mourut modestement. Nous voulons faire de lui un personnage éternel. Il a lancé plus d’une cinquantaine de blagues, que nous envisageons de réécrire sur des maillots, avec sa photo et notre logo. Un maillot 100 % marocain ! »