Interview avec « l’amourologue », Alain Finkelkraut ( Par Antoine Menusier, rédacteur du magazine suisse Hebdo.ch)

Publié: novembre 9, 2011 dans "Art", Cause humaine, culture, Interview, portrait, RevolutionSexuelleAuMaroc, société

Son essai «Et si l’amour durait?» définit l’homo sentimentalis contemporain à travers la littérature du XVIIe au XXe siècle.Amour effusion, amour mortification, amour compassion… Les manifestations du sentiment amoureux sont multiples. Elles renvoient pourtant à la seule chose qui compte en ce jardin à la fois si beau et si épineux: tenir parole.

 

«L’AMOUR DE L’AMOUR EST UNE TENTATION COMPRÉHENSIBLE D’UNE CULTURE QUI A TOUJOURS FAIT GRAND CAS DU SENTIMENT AMOUREUX.» Alain Finkielkraut

 

En sommes-nous capables?, questionne Alain Finkielkraut, «amourologue» dont les astres sont des romans. La princesse de Clèves de Mme deLa Fayette, Les meilleures intentions d’Ingmar Bergman, Professeur de désir de Philip Roth et L’insoutenable légèreté de l’être de Milan Kundera forment la constellation observée par le philosophe. Et si l’amour durait: fausse hypothèse, vraie espérance.

 

«Et si l’amour durait»: quelle est donc cette étrange vision des sentiments?

Paul Valéry dit: «Le renoncement à la durée marque une époque du monde. Nous sommes entrés dans l’ère du provisoire.» L’amour n’échappe pas à la règle. Nos engagements, à nous autres postmodernes, ne nous engagent plus. C’est notre ultime liberté: nous ne sommes enchaînés par rien, pas même par notre parole. Mais nous savons aussi que renoncer à la durée en amour, c’est en quelque sorte renoncer à l’amour. Une déclaration d’amour est une déclaration d’éternité. Aussi libérés que nous nous voulions, nous ne sommes pas prêts à faire de l’amour une pure et simple variante sentimentale de la consommation.

 

Nous sommes dans «la civilisation de l’amour», écrivez-vous, mais également, ajoutez-vous, dans «la civilisation de l’amour de l’amour», dont «l’homo sentimentalis» est le représentant. Ces deux civilisations sont-elles différentes l’une de l’autre?

Non, je ne dirais pas qu’elles sont différentes. L’amour de l’amour est une tentation très compréhensible d’une culture qui a toujours fait grand cas du sentiment amoureux. Seulement, il y a toujours, dans l’amour de l’amour, le risque d’oublier le destinataire de l’amour pour mieux s’aimer soi-même. Or la chance de l’amour c’est qu’il vous permette de vous oublier vous-même.

Voilà qui rejoint votre combat contre d’autres narcissismes: l’amour de son origine, l’amour de sa religion…

Si vous voulez (il sourit). Il faudrait que j’y réfléchisse. Laissons cela dans l’implicite.

La princesse de Clèves de Mme deLa Fayetteest l’un de vos objets d’étude. Vous prenez, à votre façon, fait et cause pour la princesse de Clèves qui renonce à son véritable amour, M. de Nemours. Sadomasochisme, relève Philippe Sollers, que vous citez. Idiotie?

Tout mon propos est au contraire de réhabiliter la princesse de Clèves. Elle a renoncé à l’amour. Pourquoi ? Pour deux raisons, dont l’une est noble et l’autre, désespérée. La noblesse, d’abord. Son mari est mort de chagrin. Ce chagrin, elle l’a causé en lui révélant qu’elle aimait M. de Nemours. Son mari lui dit: je vais mourir et vous pourrez arriver à vos fins, je ne serai plus un obstacle sur le chemin de l’amour. Si Mme de Clèves épouse M. de Nemours, elle transforme en aubaine la mort de son mari. Elle ne peut pas s’y résoudre. Ce serait, à ses yeux, indigne. Elle s’avilirait. Fantôme de devoir, lui dit M. de Nemours. Non, devoir qu’elle a vis-à-vis d’un fantôme obsédant et aussi vis-à-vis d’elle-même.

Quelle est la raison désespérée?

Mme de Clèves pense que M. de Nemours ne tiendra pas parole, qu’il cessera un jour de l’aimer. Elle veut s’épargner ces souffrances. Aujourd’hui, nous ne voyons même plus le problème. Mme de Clèves dit: l’amour ne tiendra pas ses promesses. Nous disons qu’elle a raison et qu’il n’y a pas de quoi en faire un plat. Eh bien au moins est-elle là pour nous rappeler que peut-être il faut en faire un plat, que peut-être nous devons réfléchir à cette étrange situation, que peut-être nous ne pouvons pas faire notre deuil de la grande promesse de l’amour.

La seconde raison, la désespérée, nous est commune. Elle se traduit notamment par le prosaïque: je le largue ou je la largue avant de me faire larguer…

On peut dire qu’il y a comme un principe de précaution sentimentale chez Mme de Clèves. Mais elle révèle aussi la difficulté de l’amour. L’amour peut-il ou non être à la hauteur de ses promesses? Et s’il ne le peut pas, que doit-on penser de ce sentiment? Au fond, nous sommes tous remplaçables les uns pour les autres. L’amour proclame l’irremplaçabilité d’un être. Fautil accepter que cette irremplaçabilité soit temporaire? Je n’en suis pas sûr.

Dans le cas de la princesse de Clèves, l’amour ne dure pas puisqu’elle ne rend pas sa réalisation possible avec celui qu’elle aime, M. de Nemours.

Non, elle ne cesse pas pour autant d’aimer. Elle sacrifie son amour parce qu’elle a cette espèce de lucidité, parce qu’elle ne veut pas transiger. Bien sûr, nous savons qu’en dépit de ses efforts, elle mourra amoureuse du duc de Nemours. Il ne s’agit de la citer en exemple. Il s’agit de savoir si elle a mis le doigt sur un véritable problème, c’est tout.

 

 

Quel est ce véritable problème?

Il est ceci: l’amour est-il voué à ne pas tenir parole?

Est-ce stupide de ne pas apporter de réponse?

Je n’ai pas écrit un essai. J’ai réuni un certain nombre de livres et j’ai essayé de réfléchir avec eux, autour d’eux, à travers eux. C’est la grâce du roman. Il n’argumente pas. Il décrit des situations et il envisage des réalités ou des problèmes à travers des individus, ou des cas. C’est tout ce que j’ai voulu faire. Dans Les meilleures intentions, d’Ingmar Bergman, on s’aperçoit qu’un autre cadre, familial celui-là, interfère dans la destinée des deux héros et amants, Henrik et Hannah. DansLa Princessede Clèves, l’amour était soumis à la loi, voici désormais qu’il fait la loi. Oui, Hannah et Henrik vivent sous l’œil de leurs parents, qui voient cette union d’un mauvais œil. Il reste qu’ils ne peuvent rien faire pour l’empêcher, et que si les choses vont mal, c’est pour des raisons internes à cette relation. Nous ne sommes plus dans le cas du différend entre l’ordre social et le sentiment. C’est le sentiment lui-même qui débouche sur une catastrophe. Les parents sont aussi très présents dans le livre de Philip Roth, Professeur de désir. Mais voyez comme les choses ont changé. Ce ne sont pas les parents en tant que puissance mais en tant que fragilité. La mère meurt, le père va mourir. Ils sont vulnérables et dépositaires, aussi, d’une manière d’être vouée à la disparition. Ils sont les objets d’une intense nostalgie. Une certaine vérité de l’amour va peut-être mourir avec eux.

Alors que David Kepesh, leur fils, est l’incarnation de l’impossibilité de l’amour durable.

Il aime Claire Ovington mais il sent que son désir le fuit. Il s’enchantait de la libération du désir et il prend conscience que le désir lui-même est une sorte de despote qui n’en fait qu’à sa tête. Il est donc désolé, il va devoir rompre avec celle qu’il aime, sa vie se présente à lui comme une succession d’intérims. Philip Roth superpose à cette description mélancolique l’évocation de l’amour invincible et évident des parents de David Kepesh. Ils étaient jeunes, Abe et Belle, quand ils se sont vus pour la première fois. Pour reprendre une citation de Kierkegaard, «il la garde dans l’étreinte fidèle de sa résolution».

A l’inverse de David Kepesh, l’amour qui soude Tomas et Tereza, les deux héros de L’insoutenable légèreté de l’être, de Milan Kundera, roman avec lequel vous fermez votre livre, apparaît comme l’exemple à suivre.

Il n’y a pas d’exemple à suivre. Je ne donnerai pas raison à Tomas et Tereza en les opposant à David Kepesh. Reste qu’il y a un paradoxe, avec Kundera. Cet auteur libertin a parlé d’amour comme nul autre avant lui. Curieusement d’ailleurs, ce paradoxe n’a pas été, je crois, étudié. On célèbre en Kundera le continuateur du siècle des lumières, l’héritier de Diderot et de Vivant Denon. Il est vrai que de roman en roman, il mène une guerre implacable contre le romantisme, mais il nous dit quelque chose du sentiment amoureux et même de la fidélité amoureuse que personne n’avait dit avant lui. C’est le cas dans L’insoutenable légèreté de l’être, c’est vrai aussi dans deux autres romans, L’ignorance et Le livre du rire et de l’oubli. L’un des héros de L’ignorance, Joseph, revient à Prague après la chute du mur de Berlin, il avait émigré au Danemark. Il a une aventure, cette aventure est belle, il pourrait tomber amoureux, mais il est veuf. Veuf veut dire disponible dans le langage courant. Or il n’est pas disponible: sa femme qui est morte et qu’il a tant aimée, n’a plus que lui, elle s’est remise entre ses mains. Il est mu par une invincible compassion et par une fidélité déraisonnable. Son travail du deuil consiste non pas à oublier la morte mais à en entretenir le souvenir. Nul ne peut, encore une fois, citer cette attitude en exemple, reste à constater que Kundera explore cette dimension de l’amour, la fidélité, par-delà la mort.

Kundera, dans L’insoutenable légèreté de l’être, fait en quelque sorte l’éloge de la compassion comme transport amoureux, compassion qu’il comprend dans le sens de «souffrir avec», le mitleiden allemand.

Je vous citerai Levinas: «Ce qu’on appelle, d’un terme un peu frelaté, amour est par excellence le fait que la mort de l’autre m’affecte plus que la mienne.» L’amour de l’autre c’est l’émotion de la mort de l’autre. L’autre vous est cher, et plus il vous est cher, plus il vous apparaît fragile, plus vous pouvez penser à sa disparition. Cela rejoint le mitleiden de Kundera.

Que vous inspire l’affaire DSK, ou plutôt le roman DSK, où l’on voit une épouse, Anne Sinclair, manifestement amoureuse d’un mari infidèle? Où se situe-t-on?

Je réponds avec d’extrêmes précautions car je n’ai pas tous les éléments. Je pense qu’ils sont tous les deux amoureux. Elle lui a pardonné, ou elle lui pardonnait en dépit de tout, parce qu’elle était sous le charme. C’est le mystère des couples, des arrangements, et là-dessus je n’aurai aucun commentaire à faire. Je ne me suis permis d’intervenir sur l’affaire Strauss-Kahn que parce que, justement, on a voulu, à toute force, en oublier la singularité pour en faire le procès non seulement de la domination masculine mais de la galanterie française. Quoiqu’on puisse dire de cette relation dans le Sofitel, la galanterie n’était pas en cause. Ce n’était pas un acte galant.

Le libertinage n’est donc pas l’ennemi de l’amour?

J’essaie de ne pas être un moralisateur. Je ne considère pas que le libertinage soit une solution, je ne pense qu’il soit une libération et je ne pense pas qu’il soit condamnable. C’est une manière d’être au monde. Ce n’est pas la mienne. Et voilà.

 

 

 

 

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